juillet-août 2004

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Les 84.000 phénomènes…

Cahier de cuisine (suite)


Le regard juste: distinguer entre aide et embarras?

«Une nouvelle guen maï se prépare…Nouvelle et apparemment identiques aux autres…exactement comme les rites et les chants. Ici le rite de la spatule, le chant des grains qui éclosent à la surface…
Je n’ai su que dire ni que faire l’autre jour quand Sensei dans une incursion fugace en cuisine m’ a tendu une spatule en caoutchouc blanc (utilisée à la Demeure pour bien vider les casseroles, et ne rien perdre de la nourriture) ne pouvant, ne voulant comprendre qu’il s’agissait d’une aide, prenant cet ustensile comme un nouvel embarras au milieu de mon affolement.»

Cuisine d’été, cuisine d’hiver:
Le moi veut se hâter de revenir au monde,
le non-moi se fond dans le temple.
le non-moi pénètre le monde,
le moi a trouvé un refuge au temple.

Donner et recevoir, transformer et ne rien gâcher: que ces pratiques de la cuisine s’étendent à tout l’univers!

Préparer le dîner pendant plusieurs jours, c’est se rendre compte qu’au
début on met la table comme on le ferait chez soi; et puis on s’aperçoit que ce n’est pas ça. On voit par ex. quelqu’un se battre avec sa fourchette et les feuilles de salade qu’on n’a pas coupées. On apprend à préparer un peu pur les autres.

Etre attentif aux choses, méticuleux dans le travail de tenzo, ouvert et réceptif, confiant et disponible. Le respect porté aux aliments me fait penser au proverbe indien: « Nous n’héritons pas de la terre de nos Ancêtres, mais nous l’empruntons à nos enfants.»
Et quelqu’un a écrit en-dessous: «J’étais avec lui dans la cuisine pendant deux jours: pas de proverbe indien, mais du clafoutis en veux-tu en voilà!»

Quelqu’un dans la cuisine: «Heureusement que tu étais là! » – et effectivement les légumes n’ont pas brûlés…A l’intérieur, une voix me dit: «heureusement que tous les autres sont là…ici, ailleurs, partout…»

Les 84.000 phénomènes…

« Joshin Sensei demanda à Jokei-Ni: «Que faire quand les 84.000 phénomènes arrivent en même temps? « La nonne était bien incapable de répondre, que ce soit en paroles ou encore moins en actions.
Sensei reposa encore et encore la question, sous 84.000 formes, aidant, accompagnant sa disciple, enseignant sous 84.000 formes , remplie de compassion, de patience jusqu’au jour où, sans savoir pourquoi, une petite lueur se fit jour chez la nonne et qu’enfin le tenzo devienne tenzo. Quatre ans de confusion, et puis ce retour du printemps et commencer à) réellement écouter l’enseignement transmis par Sensei. Et ce fut le Bendoho. Et le tenzo fut accompagné de deux pratiquants sincères et justes, qui ont donné une réponse juste.
Ils n’ont rien fait, ils ont seulement laissé faire, à travers le silence de cette retraite, enveloppé dans le silence. Nous avons nourri les Bouddhas présents au bendoho en suivant l’enseignement de Sensei. En donnant de tout notre cœur, nous avons été remplis.
A la fin du bendoho, quand Sensei m’a demandé: « Quand les 84.000 phénomènes déboulent en même temps, que fais-tu?» je me suis retrouvée en pleine confusion, à balbutier comme si j’entendais cette question pour la 1ère fois… Mais Sensei a ajouté: « La porte au trésor s’est ouverte, tu as fait un pas; alors tu peux faire le second, et le troisième, car tu as la confiance du premier pas.»
Voilà le cadeau dont on ne se lasse jamais, le cadeau du dharma vivant. Merci Sensei de me guider sur cette Voie sans limites.» Jokei-Ni, 2OO1.

Une éponge neuve et la cuisine
Est toute ragaillardie;
Une vieille éponge et la cuisine
Est toute adoucie…

«Préparer les repas dans un temple n’a rien à voir avec le fait de savoir cuisiner ou pas!» avait dit Sensei pendant un enseignement. Alors c’est tout innocemment que je me suis revêtu du tablier et du foulard sur les cheveux. Pour 5 personnes, même si on était loin de la haute gastronomie, je n’étais pas vraiment inquiet. Mais on est passé rapidement à 16 personnes, dont Moriyama Roshi et Sensei pendant la retraite de Nouvel AN. Alors là, je me suis dit qu’il fallait peut-être que je réfléchisse! J’ai demandé de l’aide aux plus anciens. Parfois, j’étais chef d’orchestre, parfois élève, parfois enseignent, parfois serviteur, parfois tenzo – j’espère- et parfois…tyran! Merci Sensei, votre enseignement ne se trouve pas dans les livres.»

( Dans la cuisine) les injonctions contradictoires dans l’instant se résolvent sans qu’on ait à y songer et justement parce qu’on ne songe pas à leur résolution. Koan de la vie quotidienne: c’est une force, par-delà la fatigue, qui pousse dans les reins, à voir ce qui a été oublié, à rendre le lieu net, à faire le geste et l’instant…Au fond, c’est très simple, le miracle!
S’ouvrir à la bonne volonté qui gît au fond de soi et ne pas refuser l’occasion qui est donnée. Car c’est bien la réception qui en fait un don.

Est-ce que je vais y arriver? La place de tenzo est souvent décrite comme une chose difficile; alors vais-je y arriver? Arriver à quoi? A être à la hauteur, à ne pas faire de choses de travers, à faire quelque chose de mangeable?
La peur. Et puis le saut en avant. Pas le choix. L’heure, les estomacs n’attendent pas.
Le week-end est terminé, ma tâche accomplie. Quelle peur? Quelles choses de travers? La perfection: non mais j’ai occupé ma place et c’est bien cela qui compte. Pour la Demeure et donc pour moi.


Le regard juste: distinguer entre aide et embarras?
"Une nouvelle guen maï se prépare…Nouvelle et apparemment identiques aux autres…exactement comme les rites et les chants. Ici le rite de la spatule, le chant des grains qui éclosent à la surface…
Je n'ai su que dire ni que faire l'autre jour quand Sensei dans une incursion fugace en cuisine m' a tendu une spatule en caoutchouc blanc (utilisée à la Demeure pour bien vider les casseroles, et ne rien perdre de la nourriture) ne pouvant, ne voulant comprendre qu'il s'agissait d'une aide, prenant cet ustensile comme un nouvel embarras au milieu de mon affolement."

Une cloche résonne et aussitôt mille pas lui répondent dans la maison. Et le silence revient.
Et puis une autre cloche , suivie de mille pas et de chants.
Et puis une cloche, mille pas, le silence.
Suivi d'une cloche, suivie de mille pas…
Ainsi chaque jour de chaque mois de chaque année…Sur le bord du bassin, tranquille, la grenouille admire le pouvoir de la cloche.



Bien sûr, le travail du tenzo commence bien en amont, et se poursuit après la cuisine:
Sensei m'avait dit: "Cette année, on va planter les pommes de terre en haut du potager.." et mes premières pensées furent: "Oh, non, pas la-haut!"…Mais très vite, sans m'en rendre compte, j'avais recouvert mon désaccord par de très bons prétextes comme :" Il y a vraiment beaucoup de pierres, là-haut!" ou " Les doryphores vont en profiter, c'est sûr!", autrement dit: on ferait mieux de planter en bas…
Il y avait donc une discussion intense dans ma tête, ce qui m'occupait bien. Au milieu de cette agitation intérieure, j'ai repris conscience et je me suis dit: "Ca suffit, je vais juste suivre ce que m'a dit Sensei." Et de bêcher, biner, transpirer…D'abord, j'ai mis les 16 pieds de rattes, puis je suis allée compter combien de pieds il me restait à planter: 7O pieds de pdt rouges, et 108 pieds de blanches! Oups! Toutes les pensées précédentes: " Trop haut, trop loin, trop de travail…" reviennent en force. L'esprit et le corps recommencent à s'agiter.
Alors je me suis posée et j'ai regardé. Seulement regardé le manège de l'esprit.
Comment j'avais recouvert le "Je n'ai pas envie de faire ça" tout simple et clair par tant de pensées parasites qui m'obscurcissaient l'esprit et m'épuisaient moralement et physiquement.
Je me décourageais d'un travail qui me semblait sans fin, je me répétais: " 70! 1O8!" J'étais fatiguée à l'avance d'un travail pas encore commencé! J'ai réalisé alors qu'il me suffisait de planter une pomme de terre, dans l'instant, sans idée de fin, sans idée de temps, sans pensées; tout simplement en planter une, puis une autre, et c'est tout. Pas de traces. Ayant vu cela, je m'y suis remise, calmement et l'esprit en paix et le temps a disparu. Tout est devenu unité, et léger, tout ce qui était si lourd quand je le faisais à contre-cœur. Je faisais juste exactement ce qu'il faut, sans essayer de m'économiser, sans gestes inutiles non plus. Et les pommes de terre, le champ, les pierres, tous les petits insectes et moi avons dansé ensemble la ronde de la naissance et de la mort!
PS: fin juin: Les sangliers aussi sont venus danser…Ils ont méticuleusement retourné le carré de pommes de terre; il ne reste plus qu'une quinzaine de pieds dans le sol…Danse de Shiva? Quelle pratique que ce jardin!


Ding, ding, ding…La cloche sonne pour le repas; il n’en manque pas un seul; ils font tous gassho avant de commencer à picorer les graines dans la mangeoire, ou les miettes de pain, et en silence…

Dans la cuisine vide
Le silence.
L’écho du silence, c’est le cœur
Du tenzo
Qui bat:

« Merci, merci, merci, merci, merci, merci, merci….»


Edité par l'association Daïshin régie par la loi du premier juillet 1901 de la République Française

ISNN : 1291-2972